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Pour l'immersion :
Lettre première - Pérégrinations de Joseph "OG Thumb Off" Davis
Ma chère Candice, si tu lis cette lettre c'est que j'ai dû m'absenter. A défaut d'anecdotes insipides sur ma vie en prison ces huit dernièrs années, j'aimerais te raconter l'histoire d'un homme que nous avons tous deux connu. Cette histoire commence comme toutes les autres histoires, dans un rituel de fer et de sang, de larmes et de douleur. Il est 22:37 et nous sommes à l'hôpital Santa Monica, au 1225 sur la 15ème rue de South Central à Los Santos. Et cet homme, c'est moi.
Ma mère n'avait pas encore dix-neuf ans quand elle m'a donné la vie. Elle s'appelait Lauretta Kelly. Elle était coiffeuse au 2126 sur South La Brea Avenue près de West Adam Boulevard, sur les hauteurs de Jefferson. C'était une femme exceptionnelle, magnanime et une chrétienne dévote. Elle vivait dans une petite maison insalubre au 1527 sur W 39th St avec ses poules et les draps de Céanothe, une variété de lilas très parfumée et colorée, qui s'étendaient sur tout le flanc gauche de notre jardin. Un jardin que j'affectionnais particulièrement, il se reposait dans l'ombre d'un duumvirat de palmiers pliants et craquelants l'été, courbés par la force naturelle des choses et les épreuves du temps. La vie de ma mère était, pour ainsi dire, idyllique pour autant qu'il fallait s'en contenter.
C'est par le crépuscule d'un soir de novembre 1980, sur la 108ème rue et Alameda St, dans une fête de voisinnage chez l'ami d'une amie commune à mon père et ma mère, Denise Wright, que se sont rencontés mes parents. Mon père était un dealer, il vivait de l'argent du PCP et des filles qu'il prostituaient au 8719 sur Cimarron St, au confluent de W Gage et Van Ness Ave. Il avait 34 ans lorsque leurs regards se sont enchevêtrés l'un dans l'autre pour la première et pour la dernière fois, ils m'ont conçu ce soir-là. Plus tard, lorsque je réclamais mon père, ma mère, elle, avait l'habitude de dire qu'il était quelque part dans les rues à rouler des mécaniques sur le perron chaud des débits de boissons alcoolisées qui jalonaient tous les coins de rues de South Central à cette époque, nous devions continuer à rouler notre bosse sans nous retourner.
Il s'appelait Mack Davis. Il était marié à une dominicaine, il le restera d'ailleurs même après ma naissance. Je suis le fruit d'un adultère absolument consenti et je n'ai pas connu mon père.
J'ai passé la première partie mon enfance à l'école Lenicia B. Weemes sur la 36ème. Mes notes étaient correctes, j'étais plutôt bon élève. Le 13 octobre 88 je regagnais la maison de ma mère après avoir passé plus de deux jours chez mon ami Steve Darin de Western Ave à jouer au football et à lire de vieilles BD de Battlestar Galactica, quand j'apprenais le décès de Mack, mon père. Il avait été abattu par la police sur un coin de rue à trois pâtés de maison de chez lui. Dès ce jour-là, j'ai détesté la police de tout mon saoul et ce n'était que le début.
Tu trouveras une photo de moi à l'âge de 6 ans au recto de cette lettre, je t'embrasse tendrement.
Joseph.
Dernière modification par Kah (16/09/2018 11:39)
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Lettre deuxième - Bander au 1748
J'ai commencé à fréquenter la bande de Big James Miller, OG BJ, de la W 39th ST à l'âge de huit ans, en 89. Big James était déjà mort depuis quelques années, Jimmy Lavender [un type des Bishops qui était un ami d'enfance de OG James Miller] racontait qu'il s'était pendu dans sa cellule après avoir été incarcéré pour une affaire de meurtre. Quoiqu'il en soit, je me suis rapidement lié d'amitié avec Richard "Richie" Miles, Stanley "T-Dog" Johnson et Kevin Rutters, si bien que je passais désormais le plus clair de mon temps dans les rues de South LS plutôt qu'à la maison. Un jour, alors que moi et les copains on arpentait la 38th pi, nous avons fait la connaissance du neveux de OG Salty [le fondateur des Ganton Crips auprès de Mac Thomas -AKA Big Mac- aux Grandees, décédé en 76 après s'être fait liquider par Lorenzo Benton, un membre des pirus], Patrick "Salty II" LeBlanc.
Salty deuxième était un sale enfoiré sans état d'âme, un vicelard turpide, il était plus vieux que nous, d'environ 9 ans. Il distribuait sa dope dans les rues du quartier et bandait pour les Harlems avec une virulence à nulle autre pareille. Le type portait un galurin de cheveux afro hirsutes qui rendait jaloux les copains, il avait du cachet c'est vrai. Avec le temps, et à mesure où son assurance allait en augmentant, sa raison elle déchoyait, il usait de nous et de notre naiveté pour exécuter ses petites besognes.
Le temps a emporté beaucoup sur son sillage, Rutters est mort en 91 dans un drive-by shooting, touché par une balle perdue que le destin lui avait apparemment attribué. En 92, Richie est mort à l'âge de 14 ans, dans une petite allée à l'orée du quartier des Eight Treys. Salty II quant à lui a été incarcéré, en même temps, son indiscrétion ne pouvait que l'y conduire. T-Dog est toujours en vie aujourd'hui, en 2018, il a 44 ans et travaille dans un petit centre de mécanique automobile dans le centre d'Idlewood.
Revenons un petit peu en arrière, à cette époque (92-94) j'étais à l'école John C. Fremont [qui tire son nom d'un ancien scénateur américain géorgien du 19ème siècle] sur San Pedro et Fremont Avenue, c'était l'école où les plus grands OG avaient fait leurs armes : Ray Washington, OG Mac, et bien d'autres. En somme, c'était le rendez-vous quotidien de la baston et des revendications belliqueuses. Mais c'était aussi l'école de ma nana, Stefany Briant. Stefany vivait dans le secteur des Treys, moi j'avais déjà déménagé sur la 39ème avec ma mère, Lauretta, nous étions pour ainsi dire des ennemis, mais nous nous aimions éperdument, notre amour était plus grand que la haine à laquelle nous obligeaient nos quartiers. Ma petite amie avait pas mal d'ennuis avec une petite bande de l'école qui venait du même quartier qu'elle. Je sais que T-Tone et ses potes s'amusaient à truander et à toucher les fesses de Stefany, ça nous atteignait. Un soir de sortie d'école, Stefy m'apprenait que les choses étaient allées beaucoup trop loin, ça dépassait la raison, au même moment des copains de la 39ème sont venus me chercher dans une vieille Chevrolet de 71 brune. Deux patés de maison et un coin de rue plus loin on a croisé T-Tone, j'ai ralenti le conducteur "TG Kaki", je me suis hissé par la fenêtre et, dans une ellipse de lumière et de sang, j'ai ouvert le feu. Je lui ai tiré trois fois dans le cul, ce qui me vaudra le nom de T-Rump (T pour trois, Rump qui est l'argot de croupion), la guerre avec les Treys n'était devenue que plus féroce.
Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes - Matthieu 5:45
En 96 j'ai été attrapé pour un vol de voiture sur Idlewood, je serai ensuite envoyé en détention dans le centre juvénile de Los Padrinos. Fourvoyé dans un quotidien de violence et de paranoïa, les petites merdes de gang se succèdent jusqu'au-delà les murs de la prison. En 98, une dispute éclate avec mon voisin de chambre, on en vient aux mains et je lui arrache un pouce accidentellement. Peine prolongée, je reste trois ans de plus, décidé à me comporter de façon irréprochable. Je quitte le centre en 2002, les rues ont changé, c'est à peine si je reconnais South Central : la municipalité a entrepris d'augmenter le budget alloué aux services d'entretien de la ville. Nouvelles palissades, nouvelles maisons, nouvelles routes, gentrification de nos quartiers, même Stefany avait disparu, j'étais abattu, le monde ne m'avait pas attendu. Même la paire de Chuck à Richie que j'avais nouée sur les cables de la 39 s'était dérobée. Dans la rue, les mecs ont commencé à m'appeler Thumb Off en référence à l'épisode survenu au centre plusieurs années plus tôt. J'étais respecté comme jamais je ne l'avais été, c'était quelque chose. On ne peut pas savoir l'effet que ça fait tant qu'on en a pas fait l'expérience.
5 ans plus tard, ta maman, ma tante, est hospitalisée des suites de sa leucémie, s'élevant vers des sphères plus tranquilles après trois mois de combat plein de hardiesse face à la maladie. Je la regrette encore aujourd'hui, puisse son âme reposer en paix.
Dernière modification par Kah (15/09/2018 16:42)
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Lettre troisième - Rédemption
Une écharpe de lierre s'évanouissait sur les murettes de son jardin. Mona vivait dans une petite maison d'une modestie comparable à celle de Lauretta, qui était sa sœur. Sur l'angle de la 39ème et d'une petite allée dangereuse où nous avions, moi et les mecs, l'habitude de courir après nos propres chimères, d'assister à des combats de chiens, des combats de poules, du concert des moricauds qui maquillaient de fresques religieuses et colorées les ruelles de notre quartier. Parfois, on s'amusait à jeter des bouts de pain aux oiseaux pour essayer de les attraper. Puisque nous n'avions pas les moyens d'acheter un poste TV, la rue était devenue notre terrain de jeu, nous étions les héros d'un show que nous conduisions selon notre bon vouloir.
C'est à cette époque que j'ai commencé à me battre et à aduler les antihéros de mon quotidien. J'ignorais tout de l'histoire de mon peuple alors je construisais mon identité avec mes poings et mes rêves d'enfant issu du sous-prolétariat. J'avais choisi la violence pour me battre contre les inégalités sociales dont j'avais déjà conscience, j'avais choisi la violence comme moyen d'expression et comme palliatif à la frustration, comme alternative à l'éloquence et aux mots. J'écumais les flots d'un océan de pimp et de négritude exagérés, je roulais à grande vitesse sur la route du Pandémonium de mon âme, et la blancheur des personnages bibliques dont on nous faisait les éloges chaque dimanche à l'église de la 37ème sur Western Ave participaient et ajoutaient à la violence intellectuelle et affective qui nous accablait. Pour moi et les miens, il n'y avait ni Yacht Club ni Boy's Academies, on fréquentait les pimps, les dealers, les prostituées, les cambrioleurs, larrons et ex-taulards. Comme disait Tookie : j'étais coupable à cause de ma couleur, suspecté et condamné dès la naissance.
Chaque matin dès l'aurore, un faisceau de lumière se mêlant au bruit assourdissant des sirènes, du vrombissement des oiseaux mécaniques de la police et des appels de ma mère m'éveillaient. L'asphalte encore chaud et marqué des stigmates des courses de rue de la veille au soir m'accompagnaient jusqu'à l'école. J'y retrouvais ma bande et mes ennemis et j'y brûlais le suif de mon âme, et les rudiments d'innocence que la jeunesse m'avait hérité.
17 ans m'auront été nécessaires pour prendre conscience de l'étendue de l'horreur et de la médiocrité de la vie rocambolesque que j'avais menée. Il aura fallu que l'on me tire dessus dans une ruelle de la 39ème, le 12 septembre 2018, pour que je prenne finalement conscience de la valeur des choses, de la vie, de ceux que l'on aime et de ceux que l'on a aimé. Du lourd tribut que nous oblige une vie aventureuse, d'hédonisme et de frénésies, de méfaits, et de l'enrôlement d'un personnage aux traits de l'agent d'infortune qui me seyait tant. J'aimerais que cet œuvre puisse contribuer à l'avènement d'une ère de paix pour notre communauté. Pour le renouveau de l'Amérique noire. Pour l'union.
Ces lettres sont aussi dédiées à ma tendre mère qui m'a tant donné, une éducation, un toit, des vêtements propres, des repas bien chauds. Lauretta, qui s'est ôtée la vie il y a trois ans. Puisse sa mémoire être une bénédiction pour ceux qui invoquent son nom.
Avec toute mon affection,
Joseph "OG Thumb Off" Davis
Joseph Davis décédera une semaine après avoir écrit ses mémoires, une semaine après sa rédemption spirituelle.

Dernière modification par Kah (16/09/2018 20:29)
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Très poétique, l’histoire est appréciable
Showroom REQ ON
Kalig#2570
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Merci beaucoup
Dernière modification par Kah (26/05/2020 07:28)
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C'est énorme, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire les deux premières lettres c'est très immersif on s'y croirait vraiment continue.
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Tu as percé mon cœur
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Clean.
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la photo me tue
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Merci pour vos retours, troisième lettre disponible.
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Dernière modification par Kah (16/09/2018 11:38)
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quel histoire, j'aime trop kah t'as trop bien fait le truc
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Merci les homites
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J’apprécie vraiment la manière dont tu écris. J'ai hâte de lire la suite.

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Merci le plus beau des rebeux
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